Perception des changements climatiques chez les gestionnaires forestiers du PNRBV

Depuis l’été 2018, le sud du massif vosgien est touché par des dépérissements massifs de sapins et d’épicéas, deux essences forestières emblématiques du territoire. Des patches roussis, témoins des arbres morts, sont de plus en plus visibles dans le paysage et des parcelles entières sont abattues. Ravageurs et sécheresse sont pointés du doigt. Ces phénomènes, effets indirects des changements climatiques en cours, font la une des journaux locaux et inquiètent les populations locales. Pour y faire face, de nombreux projets scientifiques et plans politiques tentent de réfléchir et de mettre en place des solutions appropriées. Ces programmes se sont largement concentrés sur la compréhension biophysique du phénomène en cours. Ce n’est que récemment, que les facteurs sociaux et humains ont été intégrés dans cette réflexion, qui amène à repenser la nature et le fonctionnement des forêts et donc les solutions à envisager.

Dans le cadre d’Afforball, notre intention était de mener une enquête socio-anthropologique pour « connaître la perception que les gestionnaires et propriétaires forestiers ont du risque lié au changement climatique dans leurs forêts afin de mieux pouvoir répondre aux attentes des praticiens en termes d’outils sylvicoles ». Nous avons été rattrapé par cette crise sanitaire. Ces insectes, et les bouleversements qu’ils entraînent dans la forêt et la gestion forestière du sud du massif vosgien, prennent une place centrale dans les discours comme dans les pratiques des gestionnaires rencontrés. L’expérience qu’ils vivent est fréquemment présentée comme une « catastrophe », mais aussi comme une « remise à plat de la nature » (Technicien Forestier Territorial 1, 29/05/2019). Ces évènements semblent également catalyser beaucoup de tensions et de frustration et ainsi révéler d’autres problématiques.

Cette recherche prend place au sein du Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges et se concentre sur les gestionnaires forestiers, au « cœur du réacteur » du système forestier. L’étude a nécessité une immersion de deux mois sur le terrain de Pauline Schuppe, stagiaire de master 2 en Anthropologie de l’environnement, encadrée par Marieke Blondet (UMR SILVA). En plus de cette présence longue sur le terrain pour s’imprégner des lieux et du contexte, 25 entretiens semi directifs ont été réalisés avec les gestionnaires forestiers du territoire. L’objectif était de comprendre les points de vue particuliers de ces personnes sur le changement climatique et les actions envisagées. Il s’agissait d’aller au-delà de la seule dimension écologique du phénomène pour rendre compte de la « grande complexité des systèmes d’interprétations et d’actions qui entoure le changement climatique (Levain 2014) ». En effet, nous considérons tels que Fiske et al. (2014), Crate & Nuttal (2009 ; 2016) et Barnes et al. (2013) que les changements environnementaux et climatiques sont des phénomènes éminemment sociaux ; leur compréhension est indissociable des problématiques sociétales dans lesquelles ils s’insèrent (contexte social, économique, politique). Ces transformations sont éprouvées et vécues par des individus et des groupes qui se voient ainsi contraints de changer leur manière de faire et de penser. Nous avons donc mis en avant les « small climate stories » (Harris 2019), les petites histoires individuelles du changement climatique, tant les expériences personnelles sensibles et situées de ces transformations sont elles aussi le lieu de production de connaissances sur le phénomène climatique.

La grande majorité (20) des personnes rencontrées étaient employées de l’Office National des Forêts (ONF) à différents échelons hiérarchiques : techniciens forestiers territoriaux (TFT), responsables d’unité territoriale (RUT), directeurs d’agence (DA), un membre de la direction territoriale (DT), ainsi que des personnes associées aux services Forêt ou à la RDI. Le restant des personnes rencontrées était des experts forestiers (indépendant ou membre d’un cabinet d’expertise), des gestionnaires embauchés d’une coopérative de propriétaires privés (Forêts et Bois de l’Est – FEB), un ingénieur forestier du Centre Régional de la Propriété Forestière (CRPF) et un ingénieur de recherche du Groupement Coopératif Forestier (GCF). Avant d’analyser les résultats de ces entretiens, il convient de décrire la pratique et le vécu communs aux gestionnaires forestiers pour saisir ce que la crise sanitaire actuelle (scolytes) dans le massif des Vosges révèle de leur perception du changement climatique.

Le métier de forestier : temps long, gestion de l’incertitude et « mode de pensée forestier »

« J’aime bien associer la foresterie à de l’art, de l’artisanat, il y a cette idée de beauté dans la forêt, faire avec ce qui existe et essayer de le tourner vers le mieux. » (Expert forestier 3, 19/07/2019)

La forêt est un système, que certains qualifient d’« éco-techno-symbolique » (Berque, 2018), c’est-à-dire qu’il est composé d’êtres vivants et non vivants, de processus écologiques et de pratiques sociales. C’est aussi une totalité particulièrement complexe qui possède une temporalité spécifique. Dans une société régie par des rythmes de vie, de production et de consommation rapides (et de plus en plus rapides), le pas de temps forestier parait tout à fait unique. Comme l’indique un RUT rencontré lors de l’enquête, « le court terme en forêt est 2 ans, le moyen terme est de 50 ans et le temps long est le temps d’une révolution (RUT4, 19/06/2019) », c’est-à-dire de 50 à 200 ans en fonction des essences forestières. Le métier de forestier implique donc d’appréhender ce pas de temps long et d’accepter une part d’incertitude induite : les décisions prises aujourd’hui ne montreront leurs fruits que dans plusieurs dizaines d’année et le gestionnaire ne sera peut-être plus là pour les voir. Ainsi, « prendre son temps » revêt une valeur toute particulière pour le forestier, et est loin de s’apparenter à de l’inaction ou de « l’attentisme ». Le recul temporel est en partie imposé : la forêt évolue sur des dizaines, voire des centaines d’années et pour l’accompagner correctement, il faut s’adapter à ce pas de temps unique. Chaque décision sylvicole pèse dans la mesure où il faut plusieurs décennies avant d’observer son résultat. Elle engage donc tout à la fois les générations actuelles et futures de gestionnaires forestiers, et implique de fait un sens aigu de la responsabilité et un sentiment de devoir.

foret-vosges | alsace nature
Forêt des Vosges alsaciennes. Photo: Alsace-Nature

Ce rapport au temps donne à l’expérience passée une place particulière dans la gestion forestière. La considération pour le passé n’est pas simple nostalgie mais bien une façon d’anticiper et de participer à la résilience des parcelles gérées. Prendre en compte l’historique de la gestion menée est considéré par la majorité des gestionnaires de l’enquête comme un gain de temps et un outil précieux pour la décision. Cela ouvre (ou ferme) le champ de possibles en rendant compte de la réussite ou de l’échec d’une action passée et donc atteste de potentiels résultats si la même action venait à être de nouveau entreprise. L’exemple de la plantation d’épicéa dans le massif vosgien est assez saisissant. Son implantation assez massive dans certaines zones, bien qu’elle eût un sens économique à un moment donné, montre aujourd’hui ses faiblesses et questionne certaines personnes quant au choix de la monospécificité. Afin de comprendre et transmettre la gestion passée, les documents écrits, tels les aménagements forestiers sont très utiles. La longue tradition de service public offre à la gestion des forêts domaniales et communales un vrai avantage : elle permet aux agents de l’ONF d’avoir accès à des archives datant pour certaines du début du siècle (les premiers aménagements dans les Vosges datent de 1860 d’après un ancien aménagiste rencontré). En conclusion, les gestionnaires rencontrés considèrent qu’« être bon » forestier conduit à ne pas se précipiter même si cela crée parfois des lenteurs dans l’action et la réaction.

Au-delà, s’il n’existe pas un seul type de gestionnaire car leurs réalités sont multiples et les métiers de la foresterie sont diversifiés et s’ancrent dans différents contextes, les spécificités de leurs professions font que les forestiers forment une sorte de « club » partageant le même degré d’implication personnelle. Le métier, en effet, demande un engagement de plusieurs années dans un travail de longue haleine et pour lequel les résultats sont très peu visibles, voire pas du tout, par le gestionnaire lui-même. Toutes les personnes interrogées insistent sur la nécessité de passer du temps en forêt, d’être « proche d’elle », d’arpenter sans relâche les parcelles en gestion pour être en capacité de l’accompagner au mieux dans son évolution. Ces interactions très régulières avec la forêt conduisent le forestier à s’attacher aux espaces qu’il gère, aussi parce que cette relation intense et continue procure le sentiment de « donner de sa personne », de son énergie pour « la rendre belle » et la valoriser. C’est par la pratique de longue haleine de cet écosystème que les forestiers nourrissent leurs savoirs et savoir-faire, l’empirisme étant in fine au cœur de leur métier. Cela implique aussi d’être animé, passionné par la forêt et sa gestion. Cette expérience éprouvée, ressentie dans le corps est commune aux forestiers et constitue un « mode de pensée forestier » (Berque 2018) partagé illustré par l’attachement à la forêt et par un engagement personnel et émotionnel fort.

Impacts des crises sanitaires récentes : un engagement devenu plus incertain

Ce rapport au temps long, à l’observation et la connaissance fine et empirique des écosystèmes forestiers pour une « bonne » gestion sont aujourd’hui fortement remis en cause par la démultiplication d’événements climatiques et environnementaux bouleversant les forêts. L’exemple le plus marquant est sûrement la situation dans le sud du massif vosgien et en Haute Saône.  L’été 2018 y a été très chaud et très sec.

Le déficit hydrique et la  sécheresse associée ont fortement affaibli les arbres, notamment l’épicéa qui est l’une des essences principales de la région, engendrant le développement de ravageurs appelés scolytes (ou bostryches). Les attaques de ces coléoptères sont cycliques : leurs populations sont généralement en état de végétation pendant des années assez froides pendant lesquelles elles sont au plus bas et ne posent pas de réels problèmes. Leur pullulation est généralement déclenchée par un événement brutal, tel un « coup de chablis » causé par un orage ou une tempête. Ce sont le plus souvent des événements inattendus et très localisés. Ces deux dernières années, les conditions climatiques ou environnementales difficiles (sécheresse, chaleur, manque d’eau, etc.) ont intensifié ces dépérissements ; la mortalité des bois attirant les insectes (par le dégagement d’une substance) et permettant aux populations de ce ravageur de se renforcer. Une fois en nombre suffisant et dans un milieu où les arbres sont affaiblis, ils peuvent alors migrer d’arbres en arbres en touchant d’abord les plus faibles/morts puis les arbres sains. L’attaque est très rapide. Des insectes adultes creusent un trou à travers l’écorce, y pondent des larves qui vont ensuite se développer au sein du tronc en creusant des galeries. La montée de la sève est alors coupée et l’arbre peut mourir en une quinzaine de jours.

Galeries creusées par les scolytes dans la grume d’un épicéa (© Pauline Schuppe)

Le cycle de propagation continue jusqu’à ce que la population des ravageurs s’effondre de nouveau. Cela dure généralement 3 à 5 ans. L’été 2019 a marqué la deuxième année du cycle dans le massif des Vosges. Des milliers d’hectares de bois se trouvent « scolytés » et les versants des montagnes vosgiennes rougissent, témoignant de ces arbres dépérissent.

Épicéas « scolytés », dont le pourtour de la grume est bleuté à cause de l’apparition d’un champignon (© Pauline Schuppe)

Épicéas et sapins pectinés, les deux essences principales et emblématiques du massif vosgien et de la région, sont donc en « grande souffrance ». L’ONF communique de plus en plus sur le sujet, que ce soit en interne avec des fiches explicatives ou en externe grâce aux médias et le site de l’établissement. Les médias, régionaux comme nationaux relaient aussi parfois les inquiétudes liées ces attaques. Dans la sphère publique comme dans la sphère professionnelle, on parle de « crise sanitaire » pour rendre compte de ce phénomène rapide et bouleversant. Mais cette crise ne se limite pas uniquement à ces essences emblématiques dominantes. D’autres espèces, plus secondaires ou « d’accompagnement » en lien à la diversité biologique, traversent également une période difficile. Les chênes pédonculés ou les hêtres, par exemple, souffrent particulièrement de ces conditions climatiques. Les frênes, eux, semblent pâtir d’un autre type de difficultés : un champignon ravageur, dont la source serait la mondialisation, le chalarose.

Une succession dans le temps, des conséquences sur le long terme

La situation actuelle des forêts du sud du massif vosgien ne peut en effet être envisagée et comprise que sur un temps long, plusieurs dizaines d’années. Les événements climatiques et environnementaux ont toujours fait partie de la gestion « courante » des forêts de ce massif. Leurs effets se déploient sur plusieurs années, et la « reprise » après un événement perturbateur prend du temps, elle n’est pas immédiate. Appréhender ces temporalités et les intégrer dans la gestion forestière est chose « normale » pour un forestier. La difficulté actuelle réside précisément dans la multiplication des événements climatiques et environnementaux, leur nouvelle intensité et leur accumulation dans le temps, qui rendent l’expérience écologique des gestionnaires du sud du massif vosgien particulièrement éprouvante et accablante.

Grosses éclaircies dans une parcelle d’épicéa dues à des attaques de scolytes (© Pauline Schuppe)

« Quelque chose qui ne va pas », vers une remise en cause professionnelle et une évolution des pratiques

« Tout change. Y’a plein de signaux partout, on est catastrophés, on pleure. »(RUT2, 03/06/2019).

« On est sur des choses qui vont très vite, la forêt crève très vite, le climat change très vite et on doit prendre des décisions pour 80/100 ans sans avoir de recul… C’est aussi frustrant » (TFT8, 28/06/2019).

L’impression que quelque chose ne va pas, d’un dérèglement écologique majeur, domine le paysage forestier. Toutes les personnes rencontrées parlent, pensent et s’inquiètent des changements environnementaux et climatiques qu’elles vivent et auxquels elles doivent faire face quotidiennement ces dernières années. Ces bouleversements s’accompagnent du sentiment de courir après les obstacles, de manquer, de « prises » sur un environnement jusque-là familier, « contrôlé » et « contrôlable ». « Je ne sais pas comment dire. Le changement climatique on y pense, on voit bien qu’il y a des choses qui se passent mais on ne sait pas trop comment faire quoi. On va pas dire au sapin, bon il va falloir que tu t’habitues à avoir moins d’eau » disait un technicien de l’ONF (TFT5, 06/06/2019).

Tout d’abord, les forestiers notent et vivent une accumulation exceptionnelle dans le temps et dans l’espace d’événements climatiques et environnementaux bouleversants. Les attaques sont trop rapides et nombreuses, le temps de réaction est lui trop court pour prendre la distance et le recul si chers aux gestionnaires forestiers. Il faut aller vite, « on est sous le feu de la crise ». Ce sentiment est encore renforcé par la lenteur des temps de rétablissement des écosystèmes forestiers.Par ailleurs, aucune projection ne permet de dire aux forestiers comment les choses évolueront précisément. Le flou perdure sur l’évolution du climat local et global, et donc des forêts du sud du massif vosgien. Ces nouvelles données ont un impact direct sur les gestionnaires forestiers qui expérimentent les changements quotidiennement et doivent les incorporer dans leurs pratiques. Si l’incertitude est au cœur du travail des forestiers, celle liée aux conséquences à long terme du changement climatique frappe l’ensemble de la profession : quand l’attaque de scolytes s’arrêtera-t-elle ? A quel point sera-t-elle violente ? Remettra-t-elle en cause la pérennité des épicéas dans le massif vosgien ? Quelle physionomie auront les forêts vosgiennes à l’avenir ? La complexité de la situation tient à la complexité même des écosystèmes forestiers intégrant des sols, des champignons, des insectes, des herbivores, des microclimats, etc. Les incertitudes actuelles touchent l’ensemble de ces composantes et le fonctionnement et l’existence même des forêts. Le changement climatique a donc aussi des impacts sur les fondements des savoirs forestiers : un futur unique et stable avec un sol et un climat immuables, certes ponctué de temps en temps de « caprice naturels » ; des outils et des concepts eux aussi stables (une station, un optimum, etc.). « Moi, quand j’ai commencé ma carrière et que j’étais à l’école, on nous expliquait qu’une station était quelque chose d’immuable. On avait le sol, la topographie, et le climat et en fonction on pouvait choisir une essence. Ce qui est perturbant pour les forestiers aujourd’hui c’est que les stations maintenant c’est une notion évolutive. (…) On est obligé d’intégrer une dimension prospective sur le changement du climat. C’est quelque chose qui est perturbant (…) parce qu’on est clairement face à une inconnue » témoignait un gestionnaire privé (GP1, 04/06/2019).

La manière de travailler des gestionnaires forestiers du sud du massif vosgien (mais également d’autres massifs forestiers touchés par les dérèglements climatiques), la « normalité » de leurs pratiques professionnelles – observer finement et très régulièrement les peuplements, se nourrir de l’expérience sensible, transmettre pour décider et agir – vont donc devoir être repensées, tout comme leurs connaissances sur l’écologie, les forêts et leurs façons de réagir aux variations du climat. La violence des évènements est telle que certaines personnes interrogées manifestent même des signes de sidération : tout ce qui est au fondement de leurs pratiques, savoirs et savoir-faire semblent aujourd’hui contesté.

Une telle remise en cause nécessite une très importante réflexion de fond de la part des gestionnaires forestiers. Or, une nouvelle contradiction temporelle semble bloquer ce processus. En effet, l’ensemble des gestionnaires forestiers rencontrés affirme être actuellement pris dans une urgence constante. « On se pose plein de questions, mais on n’est pas encore vraiment en train d’y réfléchir. On n’a pas le temps et tant qu’on n’a pas fait un bilan complet… » (TFT8, 28/06/2019). Les dégâts causés par les effets des événements climatiques actuels sont d’une telle rapidité, ampleur et violence que l’ensemble des activités actuelles des gestionnaires forestiers du sud du massif vosgien est dédié à la gestion de l’urgence et à l’évacuation des milliers de mètres cube de bois scolyté. Ils sont en « gestion de crise », ce qui semble empêcher à leurs yeux la possibilité de prendre du recul et réfléchir à leurs manières de faire et de voir les choses.

Que faire ? La nécessité de s’adapter rapidement dans un contexte d’incertitudes 

A très court terme, les gestionnaires forestiers doivent ainsi organiser la mise en ordre des parcelles touchées, l’écoulement et la vente des bois touchés pour limiter les pertes économiques par rapport à une situation d’exploitation normale. « On sort du cadre de la planification, des organisations comme d’habitude et on est plus dans la réaction » témoignait un Responsable d’Unité Territoriale de l’ONF (RUT2, 03/06/2019). Cette tâche peut prendre jusqu’à plusieurs mois, en fonction de l’ampleur des dégâts et de l’état de la parcelle (relief, sol, etc.). Depuis 2018, les gestionnaires sont focalisés sur cette dynamique d’écoulement. Au-delà de cette perspective de court terme, le monde forestier tente également d’anticiper de futures difficultés et de penser des solutions sur le long terme. Deux grands thèmes sont particulièrement valorisés. Premièrement, une réflexion sur la sylviculture, ses pratiques et techniques, est entamée pour intégrer les fréquents et intenses bouleversements annoncés par les prévisions climatiques dans la gestion forestière future. Deuxièmement, dans un souci d’anticipation, il s’agit de se calquer au mieux sur les modifications des aires de répartition des essences forestières, voire de les anticiper, afin d’assurer la continuité des forêts et des rendements qu’elles assurent. Au-delà, ces réflexions amène aussi à repenser le métier de forestier et ses pratiques pour les faire évoluer.

Adapter la sylviculture en la dynamisant et en augmentant la diversité des essences

Le mélange des essences est un principe déjà ancien que l’ensemble des gestionnaires forestiers rencontrés semble vouloir respecter et appliquer. Cette pratique résulte de constats d’échecs passés sur des peuplements monospécifiques qui n’ont pas résisté, ou moins bien, à des événements environnementaux ou climatiques, comme en témoigne les parcelles d’épicéas purs aujourd’hui ravagées par des attaques de scolytes. Mélanger les essences est alors présenté comme une « minimisation des risques ». Nombreux ont été les gestionnaires interrogés à citer le dicton : « on ne va pas mettre tous ses œufs dans le même panier ».

La « sylviculture dynamique » est quant à elle une solution qui semble plus polysémique. Il s’agit « d’avoir des forêts mieux structurées, plus hétérogènes » (DT1, 11/09/2019). Pour cela, la première des idées consiste à « irrégulariser » (TFT4, 06/06/2019) les parcelles pour créer différents sous-étages au sein de la forêt. La seconde vise à diminuer le nombre de pieds d’arbres dans une parcelle. La troisième cherche malgré tout à conserver un « couvert forestier » (TFT5, 06/06/2019) continu, pour limiter l’évaporation de l’humidité. La quatrième propose de « réduire le temps de rotation, de faire pousser les arbres plus vite » (DA1, 11/06/2019). L’objectif sous-jacent de ces trois derniers points est néanmoins le même : améliorer le bilan hydrique et limiter les risques. « C’est l’idée que s’il y a un coup de vent, dans ce couloir de vent il y aura peut-être que 40% de la parcelle par terre, le reste sera plus petit et aura résisté » (Gestionnaire Privé 2, 02/07/2019)..  

Ces deux orientations ne sont pas pour autant des orientations nouvelles de la sylviculture mais sont pratiquées depuis l’après-tempête de 1999. D’autres propositions émergent, cependant, plus spécifiques à la question de l’adaptation des forêts au changement climatique.

Adapter par le changement d’essences : migration assistée et îlots d’avenir

L’ONF, depuis 2011, porte un projet dénommé GIONO, qui, s’étend sur l’ensemble de la France et constitue une véritable expérience de « migration assistée ». Les arbres migrent de façon « naturelle » depuis des milliers d’années grâce aux oiseaux, aux cours d’eau, aux rongeurs et même aux humains. Néanmoins face à la rapidité du rythme de l’évolution du climat, il existe une réelle crainte que les essences forestières n’arrivent plus à suivre cette tendance. Il s’agit donc d’assister cette migration en l’anticipant et « d’accélérer leur déménagement ». Le projet GIONO consiste à sélectionner des graines de hêtre en Provence pour ensuite les faire pousser sur la façade ouest de France. L’objectif final est de les réimplanter en forêt domaniale de Verdun. L’idée derrière est donc de faire migrer des essences aux limites méridionales de leur niche climatique vers le nord de la France où, du fait des effets du changement climatique, les conditions climatiques prévues dans quelques années seraient idéales à leur bon développement. L’espoir réside aussi dans la possibilité que ces arbres implantés se reproduisent avec d’autres arbres locaux et augmentent de ce fait la diversité génétique en place. C’est donc, en théorie, une question d’augmentation de la résilience future de ces arbres par le biais de cette migration assistée ; la « diversité génétique » étant ici conçue comme une parade au changement climatique.

Sélection d’essences du sud de la France dans les pépinières de l’ONF à Gémené-Penfao (Loire-Atlantique) (Photo: Nathalie Petrel/ONF)

Un autre projet, toujours à l’initiative de l’ONF et de sa branche RDI, a vu le jour au printemps 2019, et vise à préparer l’avenir des forêts françaises : les « îlots d’avenir ». Cette expérimentation table elle, sur l’implantation de nouvelles essences non locales et non pas d’essences de provenances plus méridionales comme c’est le cas pour le projet GIONO. Le constat initial reste identique : il est maintenant nécessaire d’augmenter le panel des possibilités face à un avenir incertain et donc ouvrir le champ des potentielles essences forestières adaptées aux conditions météorologiques prévues dans les décennies à venir. Le projet part de l’idée que « chaque essence qu’on a est une carte et qu’il faut qu’on ait le plus de cartes possibles, sans tomber dans l’excès, pour avoir le plus de diversité et limiter les risques » (SF1, 07/06/2019). L’implantation de ces nouvelles essences s’opèrera sur 100 sites répartis sur tout le territoire français. Plusieurs sites dans le sud du massif vosgien font partie de l’expérimentation. Les essences retenues (au nombre de 10) ont été soigneusement choisies pour leurs « capacités adaptatives actuelles et futures », pour leur potentielle capacité à « répondre à un objectif de bois d’œuvre de qualité » mais aussi pour leur ressemblance avec les essences connues sur les sites d’implantation (RPC, 22/05/2019). Elles seront implantées par patch de 2 hectares au sein d’une parcelle de forêt publique.

Ces deux projets s’ancrent ainsi dans une vision de long terme puisqu’il s’agit de « porter des réponses pour demain, faire en sorte qu’on ne soit pas pris de court quand le changement se fait réellement » (SF1, 07/06/2019). Devancer les évolutions du climat, anticiper pour ouvrir le champ des possibles, voire « aller plus vite que la nature » sont les maîtres mots.

Scepticisme, crispations et un certain conservatisme ?

Pour autant sur le terrain, plusieurs des gestionnaires interrogés accueillent ces expérimentations avec un certain scepticisme. « Changer les essences aujourd’hui, on est un peu démunis, c’est trop tôt. On n’a pas assez de recul sur les tests. Donc d’un côté on se dit qu’il faudrait des essences plus adaptées aux chaleurs, sécheresses estivales, mais d’un autre côté on a quand même encore des printemps et hivers un peu rigoureux » déclarait un des agents ONF rencontrés (TFT6, 19/06/2019). Si ces projets sont jugés comme scientifiquement intéressant, les gestionnaires s’interrogent aussi sur l’implication que cela va avoir pour eux dans la gestion courante et des crispations voient le jour, en particulier autour des ilots d’avenir.

Loin de ne s’adresser qu’au projet en soi, un ensemble de problématiques bien plus larges semblent en fait être l’objet de ces réticences. Le refus de jouer aux « apprentis sorciers » est la critique la plus récurrente. La mise en garde contre cette pratique, considérée comme très aléatoire, proviendrait d’un conflit de temporalité. Les forestiers rencontrés, fort du principe qu’il faut observer longuement les forêts et se servir des expériences du passé pour décider quoi faire, considèrent que ces introductions d’essences vont « trop vite ». Ils ont besoin de temps et de résultats concrets avant de pouvoir se prononcer et s’engager dans ce processus. Ils reprochent aussi le manque de mesure et de précaution qu’une telle solution implique : on s’inquiète de changements de cap trop brutaux. Paradoxalement, ce sentiment d’aller trop vite est renforcé par l’urgence et les incertitudes de la crise sanitaire actuelle.

Pour autant, les forestiers, à l’échelle individuelle ou de leur UT, ont toujours expérimenté, introduit de nouvelles essences et aujourd’hui particulièrement, la nécessité d’innover, de prendre les devants pour parer les difficultés à venir est comprise, voire demandée, par l’ensemble des forestiers rencontrés. Cependant, à la différence d’expérimentations individuelles, ces projets semblent s’inscrire dans une dynamique nationale qui s’imposerait aux gestionnaires et entre peut être en contradiction avec une appropriation libre de la sylviculture. En quelque sorte une adaptation subie. Une autre critique porte sur le fait que ces projets d’introduction d’essences ne remettraient pas en cause certaines pratiques sylvicoles qui ont dominé le paysage forestier ces dernières décennies et qui sont aujourd’hui de plus en plus décriées, notamment les plantations monospécifiques. La plantation, « c’est un peu l’échec du forestier » selon plusieurs interlocuteurs. Intervenir de cette manière en forêt et sur sa composition heurte aussi l’engagement au monde et les convictions personnelles des gestionnaires du sud du massif vosgien qui assez majoritairement ont une grande confiance en la nature et son fonctionnement et préfèrent la régénération naturelle « parce qu’au moins, on sait ce qu’on a » (RUT3, 18/06/2019). Cela soulève, de fait, méfiance et scepticisme alors même que tous, quel que soit leur origine ou leur niveau hiérarchique, reconnaissent qu’il est bien difficile de se projeter dans l’avenir et d’imaginer des scénarios.

Repenser le métier et ses principes de base, intégrer le changement de temporalité

La gestion des forêts françaises s’appuie majoritairement sur des documents de gestion (plan simple de gestion en forêt privée et aménagements en forêts publiques). Ces documents, s’ils ne sont plus considérés par tous comme des « bibles », continuent pourtant de cadrer les activités et orientations sylvicoles, et imprègnent encore amplement le quotidien des gestionnaires forestiers. Cependant, face à la rapidité et l’instabilité des changements du climat, la fixité de ces documents est de plus en plus vécue comme une forme d’inertie. Beaucoup de forestiers s’interrogent aujourd’hui sur la nécessité de repenser leur forme et leur fond pour s’adapter à ce nouveau contexte. « On a des plans de gestion qui fixent les choses sur 20 ans, et on s’interroge est-ce qu’on peut encore faire ça sur 20 ans » indiquait un membre de la Direction territoriale Grand Est de l’ONF (DT1, 11/06/2019). On commence à réfléchir à une gestion forestière future plus flexible et réactive en se calant sur des temporalités plus courtes. L’idée pourrait être de monitorer les forêts tous les 5 ans, de voir son évolution et de corriger la direction donnée si nécessaire. De telles recommandations commencent aujourd’hui à être transmises à l’ensemble des acteurs forestiers, particulièrement au sein de l’ONF. Néanmoins, d’autres voix s’élèvent parmi les forestiers qui s’inquiètent de la logique dans laquelle ces préconisations s’inscrivent qui viserait à rendre l’exploitation des forêts plus facile. Plus fondamentalement, intégrer ces nouvelles dimensions à la sylviculture demande aussi des changements importants quant à l’engagement des gestionnaires vis-à-vis de la forêt et de leurs pratiques, et à repenser la place de l’homme et son intervention dans la forêt, en particulier dans une région avec une forte tradition de sylviculture « proche de la nature ». De même, cette nouvelle appréhension de la forêt à moyen terme sous-entend une révision de la manière de saisir le temps et les temporalités : « Adapter une forêt en 50 ans alors que les arbres ont une durée de révolution de 100/120 ans, c’est trop rapide » (RUT4, 18/06/2019).

Des changements climatiques qui conduisent à repenser les façons de faire et d’être au monde

Au final, les changements rapides du climat, ainsi que les solutions envisagées pour adapter les forêts à ces transformations, amènent à bouleverser un certain nombre de principes établis de la foresterie (recul, mesure, prudence) et à revoir les fondements du métier de forestier auquel les gestionnaires tiennent tant. Cette situation est forcément source de tensions et de crispations ; certains forestiers se renvoyant la critique d’être « conservatistes » ou « apprentis sorcier ». Ces oppositions sont aussi liées à une situation professionnelle délicate des forestiers vis-à-vis de la société et au sein même de l’organisme ONF. Les anthropologues Barnes et al. (2013) font très justement remarquer « la difficulté à démêler le changement climatique d’un réseau complexe de relations sociales et matérielles qui arbitrent les interactions entre les personnes et leur environnement ».

En ce qui concerne, l’ONF, les effets du changement climatique et la crise scolyte prennent place dans un contexte de changements professionnels déjà bien entamé qui explique aussi la difficulté à vivre cette situation de gestion de crise par les gestionnaires et l’impact personnel qu’elle peut voir. Pour commencer, le métier de forestier s’est fortement technologisé en donnant beaucoup de place aux outils informatiques, ce qui s’est accompagné d’un sentiment grandissant de passer moins de temps sur le terrain. Ce sentiment a encore été renforcé par les attaques massives de scolyte qui demanderaient de suivre davantage les peuplements et les dépérissements, ce qui pour certains a pour effet un retard dans la gestion même de la crise.

Ces changements s’inscrivent aussi dans un contexte de restructuration continue de l’Office (crise financière, refonte des équipes, non remplacement des départs en retraite, savoirs techniques qui se perdent). Cette situation globale fragilise le tissu humain de l’ONF alors même que de nombreuses recherches montrent l’importance d’une résilience sociale pour la résilience écologique, les deux étant fortement interdépendantes. La stabilité d’un réseau humain, et plus globalement la résilience humaine, relationnelle et sociale sont donc essentielles pour avoir le sentiment de pouvoir faire face au changement climatique et agir. « Il faut donner aux gens les moyens de faire leur boulot, surtout dans des moments charnières, de grands changements. En face il faudrait de la stabilité pour les gestionnaires, en plein chaos. Or en ce moment tout est remis en question, etc. C’est le pire même. On a besoin de gens qui connaissent la forêt, qui prennent des décisions, qui surveillent les forêts » disait un technicien territorial (TFT8, 28/06/2019). Un responsable d’unité territorial déclarait, lui : « Le facteur humain est hyper important, ca pourrait faire passer un mauvais moment dans les moins pires conditions possibles » (RUT3, 18/06/2019). Par ces mots, les gestionnaires publics particulièrement manifestent leur besoin de collectif, de transmission des savoirs et des expériences, de temps de réflexion aussi, en gros d’un maillage humain solide pour décider et agir en temps de changement climatique.

Les relations avec le grand public et avec les élus des communes forestières avec qui les rapports se tendent n’aident pas non plus les forestiers à envisager l’adaptation des forêts au changement climatique de manière plus sereine.

Bibliographie

Barnes, J., Dove, M., Lahsen, M., Mathews, A., McElwee, P., McIntosh, R., . . . Yager, K. (2013). Contribution of anthropology to the study of climate change. Nature Climate Change, 3(6), 541-544.

Berque, A. (2018). Existe-t-il un mode de pensée forestier ? Cahier du GHFF Forêt, Environnement, Société, 28, 33-41.

Crate, S. A., & Nuttall, M. (2009). Anthropology and Climate Change, from encounters to actions. Walnut Creek: Left Coast Press.

Crate, S. A., & Nuttall, M. (2016). Anthropology and Climate Change, from actions to transformations. New York: Routledge.

Fiske, S., Crate, S., Crumley, C., Galvin, K., Lazrus, H., Lucero, L., . . . Wilk, R. (2014). Changing the Atmosphere. Anthropology and Climate Change. Final Report of the AAA Global Climate Change Task Force, Arlington.

Harris, D. M. (2019). A case for small climate stories. Entitle Blog – a collaborative writing project on political eoclogy.

Levain, A. (2014). Vivre avec l’algue verte : médiations, épreuves et signes. Paris: Muséum National d’Histoire Naturelle.

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